mardi, novembre 23, 2010

L'IMAGE D'HAÏTI À L'ÉTRANGER

On ne compte plus les malheurs qui ont frappé Haïti au cours des dernières années, depuis les cyclones (Lili, Jeanne, Noël, Hanna Gustav, Fay, Tomas etc.), les inondations (Mapou 1660 morts, Gonaïves près de 500 morts etc.), les séismes ( 300.000 morts) jusqu’au choléra qui est en cours et qui a déjà fait à peu près 1500 morts. Au-delà de ces catastrophes naturelles dans lesquelles les responsabilités humaines sont loin d’être évidentes, on est quelquefois ébahi de voir à quels traitements les réalités haïtiennes, de nature un peu différente, peuvent se prêter à l’étranger. Ce phénomène n’est pas toujours perceptible au cours des processus officiels de communication. C’est dans les commentaires des médias et au détour des conversations informelles que la fulgurance de cette réalité saute pleinement aux yeux.

On sait depuis longtemps que la connaissance qu’on a d’Haïti à l’extérieur du pays est contenue dans un nombre indéterminé de données stéréotypées (PIB, % du PIB à la santé, à l’éducation, espérance de vie des habitants etc.). À cela, il faut ajouter un certain nombre d’événements sociaux et politiques sui generis et de vieux préjugés jamais remis en question et venant d’aussi loin que de la situation de quarantaine dont était frappée Haïti par les nations occidentales esclavagistes, aux premières lueurs du 19ème siècle. La raison en était évidente : Haïti avait aboli l’esclavage et montré le chemin de la liberté à tous ceux qui végétaient dans l’asservissement. Ces préjugés balaient tous les pans de l’existence et constituent une sorte de vade-mecum d’attributs négatifs se rapportant autant au comportement de l’Haïtien qu’à son mode d’organisation politique et sociale. Cela culmine, en fin de compte, à une sorte de glossaire de tout ce qui est péjoratif ou indésirable dans l’existence au double aspect de l’être et de l’avoir.

Si l’image qui en résulte, au final, n’est pas absolument étrangère à la réalité, il importe de savoir dans quelle mesure elle peut être représentative de cette réalité. À cet égard, on ne peut manquer de passer à côté de la référence essentielle que constitue Cité-Soleil. Il n’y a pas de doute que la représentation qu’on a d’Haïti aujourd’hui découle en majeure partie des conditions existentielles dans ce bidonville de 400.000 milles personnes qui a défrayé la chronique presque quotidiennement au cours des dernières années. Non que cette image s’écarte des conditions prévalant dans les autres secteurs du pays, mais seuls ce secteur et d’autres de même acabit, en complète désagrégation, peuvent présenter le condensé de malheurs auquel le monde entier est coutumier. Cette image débilitante de la nation que la Télévision s’est chargée de disperser à travers le monde est telle que l’inverse apparaitrait à beaucoup de gens, quelque soit la séquence des faits concernée, tout à fait paradoxale, voire de l’ordre d’un oximore. C’est d’ailleurs pourquoi l’interlocuteur étranger ne cesse de s’étonner, en ce qui concerne Haïti, toutes les fois qu’il est en présence d’une image du pays qui s’écarte du modèle catastrophique connu.

Lors d’une réception à Montréal, il y a quelques années, mon voisin de table, directeur d’une troupe de ballet de son état, parlait des œuvres qu’il envisageait de mettre à son prochain programme. Il était question, entre autres, de Schéhérazade de Rimsky-Korsakoff et de La dame de pique de Tchaïkovski. Au fil de la conversation, il s’était montré curieux de savoir si j’étais familier avec les chorégraphies de ce dernier. De savoir qu’en plus de Casse-noisette, j’ai déjà vu un extrait de Le lac des cygnes en Haïti dans les années soixante, l’avait tout à fait étonné, d’autant qu’il ne s’agissait pas, à l’époque, d’une prestation télévisuelle. Ce fut le même étonnement de la part d’un jeune interlocuteur français rencontré à Montréal. Évoquant à cette occasion les chefs-d’œuvre du théâtre classique, il était bien surpris d’apprendre que j’avais vu Andromaque en Haïti dans les années soixante. Pendant un moment, il était évident, à son air, qu’il essayait de réconcilier les images d’Haïti qu’il avait dans la tête et les propos que je lui tenais.

Ces réactions en réponse à des situations, somme toute, banales, parlaient d’une certaine perception des habitants du pays. Jai compris que les années sombres des quatre dernières décennies nous avaient fait reculer autant dans la maîtrise de nos réalités que dans la représentation qu’on se fait de nous à l’extérieur.
Pourtant, il y a pire que les exemples précédemment évoqués. À la fin de la décennie 90, dans le cadre d’un projet d’érection à Montréal d’un centre communautaire au profit des jeunes de la communauté haïtienne, j’avais pris rendez-vous avec le maire de Montréal. Le hasard a voulu que la rencontre eût lieu juste après son retour de Port-au-Prince, tout de suite après avoir visité Cité-Soleil et observé les montagnes d’immondices qui jonchaient les rues. Le conseiller du maire qui était présent lors de la visite se disait renversé par la situation d’incurie qui prévalait dans le bidonville et ailleurs dans la ville. Cela lui paraissait au-delà de tout ce qu’il pouvait imaginer. Inutile de dire que j’ai passé un mauvais quart d’heure. J’ai alors senti s’évaporer, probablement à tort, ce que j’avais de crédibilité pour le projet en cause.

Et comme si la réalité haïtienne n’était pas, en soi, assez éprouvante, le comportement des hommes politiques se charge, tous les jours, d’apporter un coefficient de complexité dans l’équation de la misère et de a désorganisation ambiantes. Non contents d’avoir à gérer la reconstruction ou la refondation du pays après le séisme du 12 janvier dernier, d’avoir à concevoir et opérationnaliser l’orientation des centaines de milliers d’hommes et de femmes sous les tentes dans et à la périphérie de la capitale en plus de faire face à des inondations et à une épidémie de choléra dont la progression semble inexorable, les voilà qui consacrent l’essentiel de leurs capacités à s’arranger pour que le pouvoir puisse se succéder à lui-même aux élections du 28 novembre prochain, Pour cela, ils sont prêts à faire flèche de tout bois en recourant à des manœuvres politiciennes, y compris à la violence pour intimider les votants. Depuis quelques semaines, en effet, il n’est question que d’une troupe de choc prête à intervenir dans la perspective d’un second tour, pour maximiser les chances du candidat du pouvoir.

Ce sont de telles menées qui contribuent sans cesse à détériorer l’image d’Haïti à l’extérieur. Cela fait longtemps que l’observateur étranger sympathique à la cause d’Haïti appelle de ses vœux la venue d’un gouvernement respectable. Depuis la saga des Duvalier de honteuse mémoire, plutôt qu’à un gouvernement de rachat dont les Haïtiens rêvaient, c’est davantage à une descente dans l’horreur qu’il assiste avec le régime d’Aristide et celui, de même calibre, de Préval. On sait que ce dernier veut rééditer l’exploit de son devancier en se succédant à lui-même par le biais de Jude Célestin, un candidat qu’il a lui-même suscité. L’observateur étranger qui pensait depuis longtemps qu’Haïti avait touché le fond, est toujours surpris de voir que ce pays peut encore descendre plus bas dans la gabegie et la fange.

Le 23 novembre 2010
Marc-Léo Laroche
Sociologue
Cramoel.blogspot.com

mardi, novembre 09, 2010

DISCOURS IDÉOLOGIQUE OU RACISME


On sait depuis longtemps que la ligne du progrès de l’humanité n’est pas continue. L’histoire de cet itinéraire est souvent faite de tâtonnements, voire de retours en arrière, à l’occasion, afin de réajuster les orientations et les perspectives sinon de les conforter.

Cette réflexion s’inspire de deux ouvrages parus au début de ce siècle. Il s’agit, d’une part, de Aristote au Mont Saint-Michel, les racines grecques de l’Europe chrétienne, Seuil, 2008 de Sylvain Gouguenheim et, d’autre part, de Afrocentrismes, l’histoire des Africains entre Égypte et Amérique, Khartala, 2000 de François-Xavier Fauvelle-Aymar et consorts. Deux brûlots dans l’histoire récente des idées. Dans un cas comme dans l’autre, sous le recours d’une analyse qui se veut objective, le propos semble consister à miner les relations existant entre certains phénomènes au soubassement des cultures européennes et à enlever leur crédit aux peuples périphériques qui en sont concernés et dont les cultures sont jugées répulsives ou inférieures.

Dans le premier cas, l’objectif vise à montrer que la culture arabe, contrairement au savoir grec, n’a eu aucune influence sur l’édification de la pensée occidentale. Selon l’auteur, même si, au demeurant, son analyse fait état de plusieurs sources de diffusion de ce savoir, celles qui comptaient vraiment, à son point de vue, étaient de source européenne et émanaient de chrétiens initiés à la culture grecque ou qui en traduisaient les œuvres, en particulier, les moines du Mont Saint-Michel.

Il faut savoir qu’avec l’effondrement de l’Empire romain d’Occident au Vème siècle, les institutions culturelles s’étaient affaissées amenant la disparition complète de la culture grecque qui occupait, préalablement, une place importante auprès des lettrés et des cadres de l’empire. Il a fallu attendre deux siècles avant que cette culture soit ravivée par de nouveaux apports. Selon les historiens et les exégètes , l’essentiel de ces apports venait de la culture arabe qui était, à l’époque, en grande effervescence. Or, bien loin de reconnaître la contribution des Arabes dans la transmission du savoir grec à l’occident chrétien, l’auteur s’inscrit en faux contre la réalité même de cette transmission.

Dans son livre pourtant bien documenté, l’auteur le fait avec des arguments pas toujours convaincants. Selon lui, jamais les érudits arabes n’ont servi de courroie de transmission en occident au rationalisme grec. En effet, à l’encontre, parfois, de ses propres avis, il prétend que ce sont des chrétiens d’occident qui ont répandu l’esprit de la modernité au long de la Renaissance. « Les Européens, selon lui, se sont mis progressivement à la recherche sans que personne ne leur apporte ce savoir qu’ils se sont procuré eux-mêmes ». Ce en quoi, il est en porte-à-faux par rapport à plusieurs thèses dont celle de l’égyptologue Christiane Desroches Noblecourt( Le fabuleux héritage de l'Égypte, 2004) qui soutient plutôt la thèse de l’origine égypto-chrétienne de la civilisation occidentale.

L’approche de l’auteur sous-estime la contribution des arabes lettrés de la dynastie des Abassides comme d’ailleurs des chrétiens de Syrie et d’autres foyers orientaux tels Bagdad, Alexandrie, Bysance etc. dans la diffusion en occident des œuvres grecques. Il reconnait pourtant que« La quasi-intégralité de ces œuvres fut traduite du grec en syriaque, puis du syriaque en arabe par les chrétiens orientaux » bien avant leur traduction en latin. Ces traductions ont commencé au IVème siècle et se sont poursuivis jusqu’au XIIème siècle. Quand on sait que beaucoup de ces chrétiens orientaux ont dû émigrer dans différentes régions de l’empire romain, notamment en Italie du Sud, en Sicile, à Rome et à Venise, du Vème au VIIème siècle, pour fuir les persécutions musulmanes, on peut imaginer l’influence qu’ils pouvaient avoir dans la diffusion du savoir grec en Occident.

Par conséquent, prétendre que la filière arabe n’a eu aucune influence dans l’expansion en Europe de la culture grecque et reconnaître aux seuls chrétiens occidentaux le crédit de cette expansion par les traductions qu’ils ont effectuées à compter du XIIème siècle revient à cautionner une aberration historique. Le moins qu’on puisse dire c’est qu’il s’agit d’une approche idéologique qui n’a vraisemblablement de sens que dans le besoin de laisser dans l’ombre certaines contributions orientales à la source de la civilisation occidentale.
Dans l’autre cas, il s’agit d’un chœur à plusieurs voix sur l’afrocentrisme, un des phénomènes idéologiques les plus importants au tournant de ce nouveau siècle. Ce phénomène n’est pas né de rien. Il découle d’une prise de conscience, à la fin du siècle dernier, de ce qu'il est convenu d'appeler, la confiscation de l’Afrique comme objet de connaissance par les Européens, et son traitement idéologique, conformément à une vision eurocentriste de l’objet. Cela apparaissait particulièrement manifeste sur le plan de l’historiographie des peuples noirs d’Afrique en regard, notamment, du traitement de l’égyptologie. À tort ou à raison, aux Européens est imputé le projet de discréditer l’irruption des intellectuels africains qui promeuvent l’influence de la culture africaine sur l’ancienne société égyptienne, un domaine qui, jusque-là, leur était réservé.

De fait, jusqu’au milieu du vingtième siècle, l’Égypte des pharaons était pour les Européens, non seulement objet de connaissance, mais également, source d’alluvions culturels. Mme Desroches Noblecourt, entre autres, a montré comment tous les aspects de la vie européenne y compris l’organisation sociale, étaient inspirés de la vie de l’Égypte ancienne. C’est donc sous ce double mouvement parfois inconscient que l’égyptologie a pris son essor, devenant, par le fait même, une discipline et une chasse-gardée européennes.
Comment s’étonner, dès lors, qu’une pierre africaine lancée dans les plates-bandes de l’égyptologie fasse scandale? Ce fut le cas, en effet, avec la parution en 1954 de Nations nègres et culture de Cheikh Anta Diop qui a d’abord été une thèse jugée irrecevable en Europe. En révélant les rapports des peuples africains avec l’Égypte ancienne au cours des millénaires— pas au créneau habituel de la traite négrière —mais à d’autres dimensions de la société, civile et politique, les sociétés d’égyptologie européenne ont accusé le coup comme une transgression, un crime de lèse-société.

 C’était la première charge contre la forteresse. En réponse, ce fut le signal de mobilisation générale contre l’idée de l’interpénétration africaine. De contester l’hégémonie européenne sur l’Égypte ancienne et de postuler en même temps la perméabilité des aires culturelles limitrophes telle que le pays des pharaons en aurait été affecté, dans sa culture et ses institutions —une hypothèse d’ethnographie culturelle, somme toute, logique et conservatrice —ont mis le feu aux poudres. Du jour au lendemain, l’auteur devenait un pestiféré qu’il ne fallait pas fréquenter. Et, aujourd’hui encore, tous ceux qui passent dans son sillage autrement que pour le discréditer ou le pourfendre, comme le très britannique professeur Martin Bernal[1], doivent faire face, soit à un dépeçage en règle, soit à des baillons académiques ou médiatiques.

Il a fallu attendre le colloque international de l’UNESCO en 1974 sur le peuplement de l’Égypte ancienne, entre autres, pour que la chape de plomb qui pèse sur le sujet soit soulevée. Et encore avec beaucoup de suspicion européenne sur tous les points de vue qui s’éloignent de la doxa classique en matière d’égyptologie. Sans vouloir analyser ici les thèses de Diop[2] et de ses disciples, il n’est pas malaisé de reconnaître, en contrepartie, que ces derniers, en plus de paraître avoir l’épiderme sensible à l’occasion, se sont trouvés, parfois, dans leur argumentation, à forcer un peu la note, malgré la solidité du terrain. Comme s’il fallait crier fort pour se faire entendre dans le vacarme ambiant. C’était inévitable, en raison des conditions des échanges ou de ce qui en tenait lieu. D’ailleurs, quel scientifique ou chercheur n’a pas, un jour, succombé à une dérive théorique ou à des biais méthodologiques? On n’en fait pas un galeux pour autant. Dans le cas de Diop et de ses disciples, les traits ont été grossis et le rejet sans appel, déterminant par le fait même, la nature (idéologique) et le lieu (extra-muros) du combat intellectuel auquel ils sont contraints. Comme si les dérives des accusateurs n’étaient pas autrement plus profondes sur le plan philosophique et moral.

Si l’on ne peut pas faire ce procès aux dix-neuf protagonistes de ce livre, on peut quand même se demander pourquoi aucun scientifique autre que de souche européenne ne se retrouve membre de cet aréopage. L’appartenance africaine, par exemple, rendrait-elle impropre à débattre de l’afrocentrisme? Quoi de surprenant alors que les Européens soient accusés de confisquer la civilisation égyptienne à leur profit.

S’il en était besoin, ces deux exemples témoigneraient de la difficulté d’en arriver à une épuration du discours dans les sciences humaines. Trop d’intérêts font écran à une appréhension objective de la réalité. Dans les cas qui nous occupent, il y a lieu de se demander si les motivations à l’origine des positions, des tendances ou des orientations sont simplement idéologiques ou davantage racistes. L’humiliation des Européens de constater que des peuples qui ne se recommandent pas, à leur avis, par leur supériorité culturelle ou même qui ont longtemps été appréhendés comme inférieurs et de les voir être convoqués quand vient le moment de battre le rappel des constituants fondamentaux de leur culture, ne peut justifier de telles dérives.
 
Marc-Léo Laroche
Sociologue
juin 09.11.10






[1] Martin Bernal, 1987, vol I, Black Athena. The Afroasiatic roots of classical civilization: The fabrication of Ancient Greece, 1991, vol II, The Archaeological and documentary Evidence, 2006 vol III, The Linguistic Evidence.
[2] Selon François-Xavier Fauvelle-Aymar au sujet des ouvrages de Diop, « Il suffit d’en modifier l’ordre de parution pour les voir s’enchaîner et s’articuler comme les parties d’un discours parfaitement cohérent ». En voici l’ordre chronologique :
1955- Nations nègres et culture.
1959- L’unité culturelle de l’Afrique noire.
1960- L’Afrique noire pré-coloniale.
1960- Les fondements économiques et culturels d’un état fédéral d’Afrique noire.
1967- Antériorité des civilisations nègres.
1977- Parenté génétique de l’égyptien pharaonique et des langues négro-africaines.
1981- Civilisation ou barbarie.

dimanche, octobre 03, 2010

UN CAS D'INEPTIE ADMINISTRATIVE: LA PRODUCTION DU CAFÉ EN HAÏTI

Récemment, dans un article paru dans Le Nouvelliste[i], j’ai eu à faire mention de la condition difficile de la paysannerie haïtienne à travers l’histoire, en raison de son continuel abandon par les pouvoirs publics. Les répercussions désastreuses de ce retrait politique sur la condition paysanne peuvent être attestées par tous les marqueurs sociaux de la précarité caractérisant le mode de vie rural.

En raison du rôle important qu’a joué le café dans l’évolution du pays en général et dans celle de la paysannerie en particulier, il n’est pas inopportun d’observer le comportement singulier des pouvoirs publics en regard du processus laborieux de cette production.

Comme indiqué antérieurement dans le texte déjà signalé, c’est, d’une certaine manière, la production caféière qui a sonné le glas de la production sucrière, dans la mesure où cette denrée, cultivée partout dans l’arrière-pays depuis le XVIIIème siècle, a monopolisé les bras que requéraient, au début du XIXème siècle, les installations sucrières héritées de la période coloniale. On connait la cause de cette situation : au lendemain de la libération des esclaves, les nouveaux libres n’avaient rien de plus urgent que de fuir les plantations agro-industrielles des plaines où sévissait la rigueur du caporalisme agraire qui leur rappelait le régime esclavagiste. De sorte que, dès cette époque, le café qui commande, comme production, moins d’investissement de temps de travail que les autres types de production, a été leur culture de prédilection dans les mornes, avant de ravir la première place comme ressource d’exportation. Par la suite, malgré la volonté de rentabiliser certaines industries antérieurement prépondérantes comme le sucre, l’indigo, le coton etc. les tentatives de l’État, à cet égard, n’ont pas été couronnées de succès.

C’est ainsi que le café allait devenir, pendant une période de 150 ans environ, la colonne vertébrale économique du pays. De la fin du XIXème siècle au premier quart du XXème siècle, Haïti a exporté une moyenne annuelle approximative de 32millions de kg de café. À compter du premier quart du XXème siècle jusqu’au milieu des années soixante, la moyenne annuelle a connu une baisse de 6 millions de kg environ passant à 26millions 5; cette chute s’est accélérée, tombant à 16 millions de kg, à compter du dernier tiers du XXème siècle. Pourtant, cette donnée moyenne ne rend pas justice de la réelle situation au cours des dernières années, car elle cache une baisse tendancielle qui s’est affirmée de plus en plus, puisque la production moyenne par année, de 1990 à l’an 2000 concernant les onze années impliquées, s’est affaissée à 984mille kg.

L’explication de cette situation dépend de plusieurs facteurs dont les principaux sont, d’une part, le désabusement des paysans-producteurs en raison de la chute des prix de la ressource sur le marché international. Moyennant quoi, les plantations de caféiers se voyaient, peu à peu remplacer, dans certaines régions, par des productions plus rentables. D’autre part, le recul de la ressource sur le marché de l’exportation en raison du délabrement des plantations dû à leur vieillissement et à l’érosion quand ce n’est pas certaines maladies propres aux arbres fruitiers. Enfin une troisième explication de la situation réside dans les nouvelles dispositions prises eu égard à la commercialisation du produit. En effet, il semble qu’une partie du café destiné à l’exportation ait pris, depuis quelques années, les chemins de la République Dominicaine sans que la transaction ait été préalablement enregistrée et donc, sans aucun bénéfice fiscal pour le pays. On se rend compte à quel point la situation actuelle laisse place à l’organisation et à la réglementation et combien l’inertie étatique s’avère éloquente!

Devant une telle situation et à cause de la place occupée par la ressource dans la balance des paiements du pays, depuis très longtemps, le tintement d’une sonnette d’alarme aurait dû se faire entendre aux oreilles du pouvoir. En effet, en dépit de la faiblesse de la production haïtienne de cette ressource, on peut imaginer que tout État se trouvant dans les mêmes situations se serait doté d’un centre de recherches sur le café permettant de maîtriser les facteurs susceptibles d’influencer sa production et d’augmenter son attrait sur le marché international.

Un tel centre se serait préoccupé de connaître le climat qui convient le mieux au développement de la ressource, la qualité des sols qui se prêtent davantage à cette culture, les causes de la destruction de certaines caféières (ancienneté, appauvrissement du sol, ravages d’insectes etc.) les espèces les plus appropriées aux latitudes, aux niches écologiques et aux conditionnement des sols et, bien entendu, les moyens agronomiques ( physiques, chimiques, biologiques y compris les travaux agricoles) que requiert le dynamisme des exploitations caféières en vue d’une performance optimale.

En conséquence, des solutions appropriées auraient pu être prises comme la chasse aux insectes ravageurs, la régénération des plantations, la fertilisation des sols etc. Mais, les pouvoirs publics n’ont jamais cherché à savoir les causes de la détérioration de la production pas plus qu’ils n’ont contribué, d’une quelconque façon, à des solutions circonstancielles. Ils sont heureux d’avoir les devises que procure le commerce du café sans jamais apporter d’aide aux paysans, qu’elle soit technique, scientifique, fiscale ou autre.

Il en est de même de l’aspect marketing du produit. Cela suppose, pour commencer, une réglementation relative au traitement de la production vouée au marché international et, bien entendu, un contrôle de la qualité qui se doit d’être contraignant pour l’intégrité du produit. Or, il semble que beaucoup de livraisons sur le marché international laissaient à désirer en regard de plusieurs dimensions de la qualité, même si les Haïtiens se targuent, depuis toujours, de produire le meilleur café du monde. Le mythe a la vie dure même après le déclassement du café haïtien, auprès de plusieurs officines d’importation. Il serait intéressant de savoir si l’Institut national du café haïtien (INCAH) est perméable à ces préoccupations et a déjà pris les mesures de redressement nécessaires.

Bien que le prix du café sur le marché international soit une donnée importante. En regard, toutefois, de notre réflexion sur le sujet, cette préoccupation est plutôt mineure. De toute manière, étant donné la faiblesse de la production haïtienne, c’est un secteur sur lequel les pouvoirs publics n’ont aucun contrôle. D’ailleurs, même le processus de la production et du traitement du produit sur lequel ils devraient avoir prise, leur a toujours échappé, soit en raison de leur indifférence à l’égard des paysans-producteurs, soit plus probablement, par ineptie administrative. De sorte que, de tout temps, la production caféière, principal facteur de l’entrée des devises au pays, a été régie par la force d’inertie.

Qu’aujourd’hui, certains secteurs paysans veuillent prendre la situation en main en s’organisant en coopérative de production ou de toute autre manière, pour remonter le courant, voilà qui devrait susciter l’encouragement, voire l’aide des pouvoirs publics. Pourtant, en dépit d’une orientation que salue le bon sens, il n’est pas sûr qu’elle soit toujours partagée au niveau où se prennent les décisions de manière à susciter l’aiguillon administratif nécessaire. L’indifférence à l’égard de la paysannerie est tellement forte qu’on oublie aisément qu’elle est un des principaux moteurs de l’évolution du pays, ne serait-ce que par son rôle d’approvisionnement alimentaire des villes. De sorte que toute politique dont elle pourrait être la cible spécifique est considérée a priori comme une perte de temps.

Marc-Léo Laroche

Sociologue

2 octobre2010

www.cramoel.blogspot.com



[i] Marc-Léo Laroche : La paysannerie haïtienne: produit imprévisible d’un militarisme agraire, Le Nouvelliste, 18.08.10